mercredi 6 mars 2024

Deuil

 Mon corps se souvient 

d'avoir été océan:
il en garde la vague à l'âme,
il en conserve le sel
en pincées dans les larmes,
et le reflux des visions
qui naissent dans les fonds calmes
s'écoule entre les mâchoires
en tapis d'écume et d'algues;

mes yeux gardent à vue,
au bord des cernes creusées,
la contraction de l'absence 
en un instant dévoilée :
la mort du père et le vide
qui serre la gorge inutile,
plus sable qu'écume, et plus
flux de regret que de bile...

Et voilà que ce soir sans raison
sous une lune ronde et jaunie
par les ans et la misère du monde,
remonte comme des abisses
une apnée de deuil incongrue
qu'aucun vrai décès n'accompagne...

Si! coeur, corps, gorge, regard,
faites les comptes et songez 
que vous avez enterré 
morts ou vivants cette année
quatre amours ou davantage!

lundi 16 octobre 2017

Lignes

Je manquais d'air. Alors j'ai fermé
la porte à l'amour. A triple clé 
à double tour. Et j'ai jeté
les clés au fond de la Garonne.

J'étouffais encore davantage. j'ai voulu 
rouvrir mais n'avais plus le trousseau.
J'ai pris la masse et fait voler
le mur où la porte était scellée.

Me voici sans porte sans mur sans clés
exposé aux quatre vents d'Aphrodite
à la merci des regards de l'Aurore

Me voici frêle autant que j'étais fort
Me voici coeur à nouveau d'écolier
Ecrivant cent fois : Je n'aimerai plus jamais.




Marées

C'est une île aux confins
de la terre et de l'inconnu
qu'un courant circulaire amuse
au gré des marées de lune

Une mouette compte les heures
qu'elle occupe à embellir la rive
de son rire et de son vol
et de sa démarche hâtive

De temps en temps elle admire
le large, l'inconnu, les flots,
puis rêveuse se retire
dans son nid douillet et chaud

Porté par les courants qui tournent
un tronc flotté, chaque matin
salue la mouette et l'invite
à se poser sur son destin

Blanche, elle, et majestueuse
délicatement refuse
d'un coup d'aile et dit : "peut-être
un jour... mais pas ce matin clair !"

Le tronc flotté va chaque fois
faire plus loin son tour de l'île
et chaque fois même réponse
de la mouette magnifique

Or un matin la lune et l'onde
firent porter le tronc luisant
trop loin de l'île à l'âme ronde
hors d'atteinte de l'oiseau blanc

Il vogue à l'infini sans route
dans l'inconnu ou entre deux eaux
La rive est loin. Reste le doute.
Le temps effacera son lot.


Point de non retour

L'enfant tient à peine sur ses deux jambes
il apprend tout juste à marcher
La marche est petite devant lui
mais il veut la descendre debout

Alors il hésite, balance, juge et tente.
Il sait qu'il existe un moment de risque
un point de non-retour. Il tombera
ou bien sortira victorieux de ce pas.

L'homme apprend à peine à aimer
qu'il doit déjà s'engager sur la route
qui se construit jour après jour

Il sent que l'attend un moment de choix
un point de non retour. Il vivra
ou sombrera dans la grise survivance.



vendredi 6 octobre 2017

Dans sa barbe il me raconta:

Très tôt j'ai troqué
la bouée jaune en plastique
que ma mère prévenante
m'avait moulé autour du coeur
contre une barque en nuage
sans voiles ni quille ni rames
mais équipée d'une boussole
qui pointait nuit et jour vers toi.

J'ai vogué
comme seule l'écume sait faire
sur mes vaguelettes premières
seul et léger

Puis j'ai baptisé ma barque
du nom du premier soleil
dont l'horizon de l'enfance
accouchait à chaque réveil
Baptisée dans la foi du monde
d'immatérielles aurores
de chants latins juifs archaïques
tatoués dans un coeur qui se forge 
pour un destin héroïque.

J'ai traversé ma première mer
celle qui forme et transforme
en homme l'enfant
en muscle le tendre
en sûr le peut-être 
en contrat le serment
dans ma barque aux voiles neuves
sur les ondes fécondes
des nuits de rassurance
en équipage au long cours

Et l'océan éclectique
les remous épileptiques
les courants trop forts trop  doux 
les lagons du Pacifique
la splendeur des atolls interdits
moi Robinson toi Vendredi
je les ai subis l'âme en gloire
et redoutant la débâcle
d'une barque sans barre
aux ordres d'un commandant ivrogne

Dans le calme après la tempête 
j'ai vendu ma barque
et emprunté un ferry
lourd aux lignes régulières 
Je n'ai plus risqué la noyade
Je n'ai plus embarqué d'eau maussade
ni trempé dans les flots mes mains dures
Mes traversées courtes ou longues
suffisaient à faire mon tour du monde
sans péril sans feu sans joie.

Pourquoi...
Pourquoi et quelle naïade envoie
croiser mes rails d'Ouessant
ce voilier frêle et qui me nargue 
sifflant dans ses pavillons 
des chants qu'il ramène d'Orient
des rires pêchés dans le vent
des Îles sous le Vent?
Pourquoi Neptune moqueur 
perfore ma coque en acier
et m'inonde d'eau claire oubliée?

J'abandonne en lâche capitaine
un pont qui rouille, les cuves pleines
de précieux mazout encore pourtant.

Et plonge dans la mer tyrannique 
et rembarque dans l'insécure esquif
sans cabine ni toit ni assurance
dans la fragile et magique clarté
qui me permet de tutoyer les galaxies.





Sisyphe

Lundi
J'ai monté dans la barque 
j'ai empoigné les rames
j'ai mis cap à la source
le courant m'en éloigne
j'ai souhaité battre nature
l'arbre rit de mon rêve
Ah! vouloir l'impossible !!!

Mardi
Ah! vouloir l'impossible !!!
J'ai monté dans la barque 
j'ai empoigné les rames
j'ai mis cap à la source
le courant m'en éloigne
j'ai souhaité battre nature
l'arbre rit de mon rêve 

Mercredi 
L'arbre rit de mon rêve
Ah! vouloir l'impossible !!!
J'ai monté dans la barque 
j'ai empoigné les rames
j'ai mis cap à la source
le courant m'en éloigne
j'ai souhaité battre nature

Jeudi
J'ai souhaité battre nature
l'arbre rit de mon rêve
Ah! vouloir l'impossible !!!
J'ai monté dans la barque 
j'ai empoigné les rames
j'ai mis cap à la source
le courant m'en éloigne 

Vendredi
Le courant m'en éloigne
j'ai souhaité battre nature
l'arbre rit de mon rêve
Ah! vouloir l'impossible !!!
J'ai monté dans la barque 
j'ai empoigné les rames
j'ai mis cap à la source

Samedi
J'ai mis cap à la source
le courant m'en éloigne
j'ai souhaité battre nature
l'arbre rit de mon rêve
Ah! vouloir l'impossible !!!
J'ai monté dans la barque 
j'ai empoigné les rames

Dimanche 
J'ai empoigné les rames
j'ai mis cap à la source
le courant m'en éloigne
j'ai souhaité battre nature
L'arbre rit de mon rêve
Ah! vouloir l'impossible !!!
J'ai monté dans la barque ...


mercredi 4 octobre 2017

Neptune

Je suis poisson gris dessous l'étrave
tourbillon sale aux doigts de sable
chaînon rouillé d'ancre orpheline
branchage flottant ignare à la surface

Je suis plume de mouette dans la vase
bouée noyée sous trop plein d'algues
compas au nord bloqué sur l'axe
blessure gratuite de girouette
cri qui se perd entre deux marnages

Je suis le reflet du soleil sur la vague
l'écho des sirènes après le bel âge
la chevelure bouclée des légendes celtes
que les haubans répètent dans le haubanage

Je suis la force vive que d'autres ignorent
le lion tapi dans l'ombre de l'audace
l'amour déguisé en rêve d'hibernage
la flamme dévoreuse qui joue la bougie sage

Je suis celui qui peut dans ses mains de Titan
broyer le mensonge des cités sans nombre
et dans ses bras hors d'âge de Léviathan
te bercer dans la douceur, amie, amante, aimée dans l'ombre.